Les drones sont-ils réellement l’apanage d’une armée « High Tech » ?
Pour la majorité, les drones sont l’arme du futur. Ce sont des armements « high tech » qui redéfinissent la guerre. Certes, les robots de combats (les drones sont techniquement des robots) ont depuis des années, des décennies un impact primordial sur la guerre. Mais, si la mise en œuvre de tels équipements mobilise de nombreuses usines de haute technologie (Puces, batteries, câbles et branchements, moteurs électriques, composants électroniques, impression 3D). Contrairement à ce que l’on peut croire, l’assemblage de ces équipements ne nécessite pas de compétences et de laboratoires dites « pointues ». Contrairement aux missiles, les drones sont des armes « Low Tech », c’est à dire des armes pouvant être assemblées n’importe où à partir de composants disponibles dans la société civile. L’exemple le plus parlant est sans doute celui de l’armée Ukrainienne qui combat depuis plusieurs années l’armée russe avec un grand nombre de drone.
L’OTAN a commencé à former du personnel de l’armée Ukrainienne depuis les années 2000. A cette époque, les doctrines de ces armées sont basées sur les doctrines soviétiques. Le nombre et la quantité priment sur tout. Mais contrairement à la Russie, l’Ukraine n’a pas les moyens humains, matériels et financier pour se permettre une telle doctrine. Après la conquête de la Crimée par la Russie de Poutine, l’Ukraine commence déjà par modifier son matériel avec des composants européens… Ce que fait également la Russie. Les équipementiers français sont sollicités par les deux armées pour moderniser rapidement des armes robustes, mais aux capacités limitées. Les radios et l’optronique des chars, en particulier, sont remplacés. Ensuite, les armées Ukrainiennes s’intéressent aux doctrines et tactiques OTAN. Organisation, procédures de tir, déploiement, logistique… et aussi médecine de guerre, tout est étudié et appris par cette armée.
Toutefois, les cadres de l’OTAN ne sont pas convaincus par l’armée Ukrainienne. Elle dispose d’énormes stocks d’armes et de munition. Mais ce sont des armes anciennes (La conception des mitrailleuses « Maxim » remonte à la fin du XIXe siècle!). Si les autorités ne sont pas optimistes, les échelons techniques et les sous-officiers sont eux impressionnés. Faute de moyens, les sous-officiers et les soldats ukrainiens, se montrent capable d’improvisations et d’adaptabilité. Les Américains sont aussi impressionnés par cette débrouillardise. Tout comme les français lors des opérations en dehors du territoire métropolitain, les Ukrainiens n’hésitent pas à modifier, réparer ou adapter sur place et remplacent plutôt avantageusement le manque de moyens logistique par de la « bidouille ». Ils n’hésitent pas à démonter tout ce qui est en panne (char, voiture, téléphone portable… ) pour tenter de le réparer… ou pour récupérer les composants et en faire autre chose.
C’est cette « bidouille » qui va faire la différence. Les Ukrainiens n’ont pas (beaucoup) de missiles. Mais ils ont d’énormes stocks de grenades anti-char. Ils vont commander des drones chinois (pas cher), du scotch et coller les grenades pour en faire des missiles « du pauvre ». Ces drones ne sont pas très précis, pas très puissants et doté d’une autonomie plutôt limitée (par la portée des commandes plus que par les batteries… qui seront rapidement « dopées »). Mais ces bricolages ne coûtent pratiquement rien. Les Ukrainiens peuvent en mettre en lignes des centaines, des milliers. Les soldats Russes, qui pensait que l’affaire était déjà pliée avant même d’avoir commencé sont submergés, et ne savent pas comment réagir. La surprise est à la fois tactique et stratégique. Car de petites équipes ukrainiennes n’hésitent pas à forcer le front pour s’attaquer aux chaînes logistiques russes. Si les drones sont limités en puissance face à des blindés de première lignes. Ils sont dévastateurs face des véhicules et des campements logistiques faiblement protégés.
Les Russes mettent un certain temps pour réagir. Mais, ils le font avec pragmatisme. Des brouilleurs sont montés sur la majorité des engins qui partent sur le front. Les liaisons entre les télécommandes et les drones commerciaux sont brouillées. L’armée russe peut alors reprendre son avance. Mais là encore, l’ingéniosité et la débrouillardise permettent de renverser la situation. Dans les stocks hérités de l’ère soviétiques se trouvent des câbles de commande de missiles anti-char. Les missiles sont inutilisables, dangereux même. Souvent, les charges propulsives et militaires ont déjà récupérées. Mais les câbles sont utilisés pour diriger les drones à la place des ondes radio. Cela engendre plein de soucis (portée limitée au câble, poids du câble qui limite la capacité d’emport, maniabilité réduite … ), mais cela ne peut pas être brouillé. Les russes qui se croyaient enfin à l’abri, sont à nouveaux vulnérables aux drones ukrainiens.
Les Ukrainiens vont ainsi « bidouiller » des cibles volantes, des avions légers en drones stratégiques. Si les effets sont limités, ils obligent les russes à envoyer des moyens de défense à l’intérieur de leur territoire… et obtiennent plus de facilité d’utilisation sur le front pour leurs drones tactiques. De la même façon, des drones navals vont avoir un effet particulièrement dissuasif pour la flotte russe.
Il faut toutefois noter plusieurs choses. Les effets les plus destructeurs sont toujours obtenus par des missiles classiques que ce soit à terre, en mer et surtout dans les airs. Enfin, les drones sont surtout utiles pour saturer un adversaire, mais ne suffisent pas à emporter la décision. Les deux camps recherchent avidement des moyens classiques (char, avions, missiles… ) et des effectifs humains pour pouvoir prendre l’offensive. Ce qui prouve à quel point les robots ne sont pas (encore?) prêts à remplacer les hommes. D’une certaine manières, les drones ont le même effet que l’artillerie couplée aux mitrailleuses lors de la première guerre mondiale. Ce sera le char (utilisé en masse) qui permettra de sortir de cette impasse meurtrière.
Concernant les Ukrainiens, il faut noter qu’ils n’ont pas inventé cette technologie. Les israéliens, pour les mêmes raisons, vont utiliser les drones aux combats. L’utilisation en masse de drones fabriqué à partir de technologies civiles est l’innovation de groupes terroristes du proche orient. Il faut noter que l’Ukraine était avant le conflit le principal trafiquant d’arme en Afrique et en Asie (les fameux stocks de l’armée soviétiques ). De nombreux ex-militaires ukrainiens ont aussi servis comme mercenaires dans ces groupes. C’est là qu’ils ont pu observer et évaluer les points forts et faibles des drones…
C’est l’ensemble de ces points qui explique le succès des drones en Ukraine. Les drones ne sont pas une arme miracle. Au contraire, ce sont des armes fabriquées et utilisées en masse. C’est ce retour à l’utilisation en masse d’armement qui explique leur impact sur le conflit. On est bien loin des robots presque invincibles du film « Terminator »